Des pierres et des livres .

« Ce n’est un secret pour personne : les Russes adorent la France. »

Inna DOULKINApublié jeudi 19 novembre 2015

Pourquoi les Russes sont-ils venus si nombreux déposer des fleurs aux portes de l’ambassade de France le 14 novembre au matin et durant tout le week-end qui a suivi les attentats de Paris ?, se demandaient des Français de Moscou, touchés par cette manifestation de compassion et de solidarité. Eh bien, les Russes ont fait cela pour un certain nombre de raisons.

Jeune femme devant l'ambassade de France à Moscou, le 15 novembre. Crédits : Tass/AP Ivan Sekretarev

Jeune femme devant l’ambassade de France à Moscou, le 15 novembre. Crédits : Tass/AP Ivan Sekretarev

Certains ont des liens avec la France ; on croisait notamment, dans la queue, des enseignants de français ou des gens ayant de la famille ou des amis en France. D’autres sont venus parce qu’ils connaissent bien ce sentiment de désespoir et d’incompréhension, quand une bombe explose dans un quartier voisin et qu’en une seconde, pour des centaines d’individus parfaitement innocents, la vie prend fin. Paris n’avait plus souvenir d’attaques de ce type depuis la Seconde Guerre mondiale ; la Russie de ces vingt dernières années a vu sauter ses autobus et ses immeubles, connu des prises d’otages dans une maternité, un théâtre et une école. L’horreur qu’ont connue les Français vendredi soir n’est que trop familière aux Russes : celui qui a survécu à un grand malheur trouve plus facilement les mots de réconfort pour celui qui vient de le subir.

Mais la plupart de ceux qui sont venus déposer des fleurs et des cierges à l’ambassade de France en ces jours sombres et enneigés l’ont fait d’abord parce qu’ils s’étaient sentis visés, eux aussi. « C’est une attaque non seulement contre une ville magnifique de la vieille Europe et ses habitants, mais contre ce que nous sommes tous d’accord – même les plus stupides d’entre nous – d’appeler la civilisation », a écrit le critique de cinéma Anton Doline.

 


Dès la nuit dernière et toute la journée du samedi 14 novembre, les habitants de la capitale russe affluent en nombre devant l'Ambassade de France à Moscou, afin de rendre hommage aux victimes des actes terroristes survenus vendredi 13 novembre à Paris.

 

Ce n’est un secret pour personne : les Russes adorent la France. Et s’ils la traitent avec autant de tendresse et de ferveur, s’ils sont aussi prompts à venir lui exprimer leur soutien, c’est avant tout parce qu’ils ont conscience de son apport immense à l’enrichissement culturel de l’humanité.

Les Russes aiment la France pour deux choses : ses vieux livres et ses vieilles pierres. Le reste vient ensuite. Certes, ils apprécient aussi, comme tout le monde, ses grands magasins et ses petites boutiques secrètes, ils adorent ses terrasses pleines en toute saison d’une foule joyeuse, où le vin coule à flots et où une bonne blague tourne à la discussion philosophique – et vice-versa (ce n’est pas un hasard si les terroristes ont pris pour cible, précisément, cette incarnation de la douceur de vivre à la française…). De temps à autre, quand ils vont à Paris, les Russes font même un tour à Disneyland ; mais, à condition qu’ils aient passé l’âge de 10 ans, ce n’est pas la visite dont ils se vantent ensuite le plus auprès de leurs amis. Ils seront tout fiers, en revanche, d’avoir grimpé les marches de Notre-Dame, fait deux heures de queue pour la chapelle Saint-Louis ou déniché un musée inconnu dans les rues de Paris.

Parce qu’il y a de bons restaurants et des boutiques à la mode dans quasiment toutes les capitales du monde – mais la chapelle Saint-Louis est unique, et inimitable. Tout aussi unique et inimitable que le Louvre, le jardin du Luxembourg, la tour Saint-Jacques ou le musée Rodin. Paris connaît-elle des touristes plus appliqués, curieux et enthousiastes que les Russes ? En a-t-elle vu beaucoup, comme eux, se construire un itinéraire sur les traces de Victor Hugo ou d’Alexandre Dumas ? Ces monstres de la grande littérature française, ces auteurs tirés des manuels scolaires continuent de faire rêver nombre de mes compatriotes. Même ceux qui se fichent royalement des sites touristiques et refusent de croiser Paris ailleurs qu’au comptoir d’un bar de quartier savent bien, au fond, qu’ils sont là parce que ces sites touristiques existent, et que, si des centaines de Français de talent n’avaient pas travaillé à leur construction pendant des siècles, très certainement, Paris ne serait pas Paris, et eux ne seraient pas là. Ils auraient trouvé d’autres bars de quartier.

Notre-Dame de Paris. Crédits : Jens Kalaene / TASS

Notre-Dame de Paris. Crédits : Jens Kalaene / TASS

Les Russes honorent la France pour le nombre incalculable de pierres qu’elle a apportées à l’édifice culturel que l’humanité bâtit depuis son origine et qui, à bien y réfléchir, est la seule chose qui en vaille vraiment la peine et qui justifie notre présence sur Terre. Car l’homme, le moment venu, pourra au moins dire qu’il n’a pas fait que fabriquer des armes sophistiquées et construire des usines qui détruisent la planète – mais qu’il a aussi bâti la cathédrale de Chartres, rédigé la Ballade des pendus et La Comédie humaine, composé Carmen et peint Guernica.

Et la Russie, qui peut également se flatter d’un apport non négligeable à cet édifice, éprouve un immense respect pour la France, dont elle admire l’effort et le génie. Et quand une balle blesse la France, la Russie se sent tout autant visée – et aussi durement touchée. Car si des frontières les séparent, nos deux nations ont le même corps culturel, la même civilisation à défendre.